Des bras mécaniques qui préparent des plats, des cuisinières reléguées à la plonge et des clients en colère : la Corée du Sud expérimente des restaurants automatisés sur ses autoroutes… avec des résultats mitigés.
Sur les routes sud-coréennes, un changement silencieux est en marche. Là où régnait autrefois l’odeur d’un bouillon mijoté à la main, on entend désormais le bruit métallique des bras robotisés. À Munmak, une aire de repos populaire, les cuisiniers humains ont été remplacés par des robots capables de servir 150 plats à l’heure. Une révolution technologique, oui, mais qui bouleverse l’emploi, la qualité des plats et l’âme même de la restauration.
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Quand les machines remplacent les mains expertes
Depuis février 2024, trois robots cuisiniers ont pris place dans les cuisines du restaurant de Munmak, au cœur de la province montagneuse de Gangwon-do. Avant cela, des plats typiquement coréens comme le makguksu ou les ragoûts mijotés étaient préparés par des chefs comme Park Jeong-eun, appréciée pour son savoir-faire artisanal. Aujourd’hui, ces spécialités ont été remplacées par des plats plus faciles à automatiser, comme le ramen, l’udon ou des soupes instantanées. Résultat : les clients fidèles boudent les nouvelles recettes, regrettant le goût et la chaleur humainedes anciens plats.
Une cadence infernale mais rentable
Les robots de Munmak enchaînent jusqu’à 150 plats par heure, soit presque le double de ce qu’un chef humain peut produire manuellement. Cette productivité attire l’attention dans un pays où la pénurie de main-d’œuvre devient critique. En 2023, la Corée du Sud comptait plus de 1 000 robots pour 10 000 travailleurs, trois fois la moyenne mondiale.
Un tableau récapitule cette accélération technologique :
| Année | Robots pour 10 000 travailleurs | Moyenne mondiale |
| 2020 | 855 | 350 |
| 2023 | 1 030 | 370 |
| 2025* | 1 200 (prévision) | 400 |
*Source : Korea Institute of Science and Technology Information
La Corée ambitionne de déployer 1 million de robots d’ici 2030, dans des secteurs variés : hôtellerie, soins aux personnes âgées, éducation et bien sûr, restauration.

Une révolution technologique au goût amer
Malgré l’efficacité des robots, les cuisinières comme Park avouent avoir perdu leur fierté. D’autres, comme Park Young-sook, 65 ans, aujourd’hui responsable de cuisine, peinent à s’adapter. “Les clients nous crient dessus quand les plats sont ratés ou servis trop lentement”, raconte-t-elle. Le contact avec les clients devient plus difficile. Les tâches se réduisent à surveiller, réapprovisionner et nettoyer, dans une ambiance impersonnelle. Le choc culturel est profond, surtout dans une société encore très attachée au respect du savoir-faire.
Un modèle qui se déploie malgré les résistances
Munmak n’est pas un cas isolé. D’autres aires, comme celle de Sacheon, en bord de mer, s’apprêtent à installer des robots cuisiniers dès juin. Le processus est présenté comme une solution à long terme pour faire face à une population vieillissante : près d’un quart des travailleurs sud-coréens ont plus de 60 ans. Pour alléger leur quotidien, l’automatisation est vue comme une aubaine. Les robots évitent les brûlures, réduisent les douleurs articulaires, et permettent aux cuisines de tourner 24 heures sur 24.

Le quotidien des cuisiniers bouleversé
Avant l’automatisation, les équipes de cuisine travaillaient dans une chaleur accablante, particulièrement l’été, avec des journées de 12 heures, parfois sans pause. Depuis l’arrivée des robots, le rythme est différent… mais pas forcément plus simple. “Nous devons apprendre à gérer toutes les machines, anticiper les pannes, corriger les erreurs, et parfois même recuisiner en urgence”, explique Park. La charge mentale augmente, même si les gestes physiques sont moins nombreux.
Des emplois menacés malgré les promesses
La société Korea Expressway Corporation, qui gère plus de 200 aires de repos à travers le pays, promet que personne ne sera abandonné. Les employés licenciés seraient repositionnés à des postes d’accueil, de maintenance ou de gestion. Mais dans la réalité, deux salariés sur huit ont déjà été remerciés à Munmak. D’autres ont quitté d’eux-mêmes leur poste, ne supportant pas le changement de métier imposé. Le syndicat des travailleurs des restaurants d’aires d’autoroute redoute une vague de suppressions d’emplois dans les années à venir.
L’automatisation ne fait pas tout : le facteur humain reste clé
Même les plus fervents défenseurs de la robotisation admettent que les machines ne peuvent pas tout faire. Les robots sont incapables de réagir à l’imprévu, de rectifier un assaisonnement, de faire preuve de créativité. Ils peuvent tomber en panne, éclabousser les plats, ou être désynchronisés. Ce sont toujours les humains qui garnissent les assiettes, surveillent la cuisson, gèrent les stocks, et rassurent les clients mécontents. Pour beaucoup de salariées âgées, ces emplois restaient une sécurité financière difficile à remplacer ailleurs.
Source : Restofworld

