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Les fortifications de Hanyang : ces murailles géantes de Séoul prêtes à devenir le prochain trésor mondial de l’Unesco

La Corée du Sud vient de lancer une offensive diplomatique discrète mais décisive : faire reconnaître les anciennes fortifications de sa capitale comme trésor mondial de l’Unesco, et replacer ainsi Séoul au cœur de la carte culturelle internationale.

Pendant des siècles, la capitale coréenne – alors appelée Hanyang – a vécu protégée par une véritable ceinture de pierre, un système de remparts sophistiqué qui défendait autant le pouvoir royal que les habitants. Aujourd’hui, ces murs brisés par endroits et miraculeusement préservés ailleurs se retrouvent au centre d’un dossier stratégique porté par le Korea Heritage Service. Derrière les mots très techniques de l’Unesco se joue en réalité une bataille d’image, de tourisme et de mémoire pour tout un pays. Si la candidature aboutit lors de la session prévue en juillet 2027, Séoul fera entrer un nouveau site sur une liste où la Corée compte déjà 17 joyaux, de Bulguksa à Jongmyo. Et ce n’est pas qu’une affaire de prestige : c’est aussi une façon de repenser la place du patrimoine dans une ville qui ne dort jamais.

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Une ceinture de pierre qui raconte 600 ans d’histoire

Quand on parle des fortifications qui entouraient l’ancienne capitale Hanyang, il ne s’agit pas de quelques ruines perdues au fond d’une vallée. On parle d’un système cohérent de défense urbaine, imaginé et perfectionné tout au long de la dynastie Joseon (1392-1910), pour protéger le cœur politique de la péninsule. Ces murs n’étaient pas qu’un décor royal : ils organisaient la vie quotidienne, les mouvements de troupes, les voies commerciales et même la façon d’entrer ou de sortir de la ville. Hanyang, ancêtre de Séoul, respirait au rythme de ces portes qu’on ouvrait et fermait comme on verrouille aujourd’hui un pare-feu.

Le dossier soumis à l’Unesco regroupe trois ensembles principaux : la muraille de Hanyangdoseong, la forteresse de Bukhansanseong et la ligne défensive de Tangchundaesong. Ensemble, elles dessinent environ 35,3 km de fortifications épousant les crêtes et les vallons qui entourent la ville, avec des sections de pierre, de roche naturelle et de terre. Hanyangdoseong à elle seule atteint 18,6 km, Bukhansanseong s’étend sur 11,6 km et Tangchundaesong couvre 5,1 km, formant un collier continu entre plaine et montagne. Pour une métropole moderne obsédée par les gratte-ciel, ces chiffres rappellent qu’avant le béton, la première ligne de défense de Séoul était minérale, patiemment ajustée bloc par bloc.

À l’époque de Joseon, ce dispositif avait un rôle très concret : il fallait pouvoir mettre le roi à l’abri, protéger les élites, mais aussi offrir un refuge rapide à la population en cas de crise. Bukhansanseong abritait ainsi un palais d’urgence, des entrepôts et même un temple de moines soldats chargés d’entretenir les lieux et de défendre les remparts. On n’est pas dans le mythe héroïque, mais dans une logistique militaire froide : stocker des vivres, concentrer les troupes, résister au siège. Derrière chaque porte, chaque arche, chaque pierre, on retrouve ce mélange de spiritualité, de stratégie et de survie qui structure une capitale.

Aujourd’hui, une grande partie de ces murs est encore visible à l’œil nu, même si certaines portions ont été sacrifiées sur l’autel des routes, des immeubles ou du métro. Là où les pierres manquent, des fouilles et des relevés ont permis de retrouver les tracés et de protéger ce qui restait en tant que biens culturels nationaux. Le résultat, c’est un puzzle à ciel ouvert : des segments parfaitement restaurés, des portes reconstruites, des brèches laissées en l’état, comme des cicatrices urbaines qui racontent autant les guerres d’hier que la modernisation du XXᵉ siècle.

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Pourquoi ces remparts fascinent les experts internationaux

Si l’Unesco regarde de près ces fortifications, ce n’est pas par politesse envers Séoul. Pour entrer sur la liste, un site doit prouver une valeur universelle exceptionnelle, c’est-à-dire raconter quelque chose d’unique sur l’histoire humaine, l’architecture ou la relation entre une société et son environnement. Dans le cas d’Hanyang, les spécialistes soulignent la manière dont les ingénieurs Joseon ont su exploiter les reliefs naturels pour limiter les travaux, en utilisant des crêtes rocheuses comme éléments de défense plutôt que de tout bâtir en dur.

Autre point fort : la complémentarité entre forteresses de plaine et forteresses de montagne. Hanyangdoseong ceinturait la ville basse, tandis que Bukhansanseong et Tangchundaesong formaient un second rideau, perché sur les hauteurs, permettant à la population de se replier rapidement vers des positions plus faciles à défendre. Ce double système de protection, pensé pour inclure à la fois les élites et les habitants ordinaires, intrigue les historiens, car il reflète une vision moins verticale du pouvoir : la capitale ne se réduit pas au palais, elle englobe aussi les villages adossés aux collines.

Sur le plan technique, ces murs racontent aussi une histoire d’innovation locale. Les maçons ont perfectionné l’art de l’appareillage de petites pierres, standardisé au XVIIIᵉ siècle, et expérimenté différentes façons d’intégrer les portes, les postes de garde, les canaux d’eau. Ce savoir-faire s’est ensuite diffusé dans d’autres régions de Corée, influençant la construction d’innombrables forteresses. Pour l’Unesco, ces remparts ne sont donc pas un cas isolé, mais le sommet d’une tradition plus large de fortifications coréennes, au même titre que les châteaux médiévaux résument l’art défensif européen.

Enfin, ces fortifications arrivent dans un paysage patrimonial déjà dense. La Corée du Sud compte aujourd’hui 17 sites inscrits au patrimoine mondial, des grottes bouddhiques de Seokguram au temple Bulguksa, en passant par le palais de Changdeokgung, le sanctuaire royal de Jongmyo ou encore la forteresse de Namhansanseong. Ajouter les remparts de la capitale à cette liste, ce serait compléter le puzzle : après les palais, les tombeaux et les temples, montrer aussi le squelette défensif qui tenait l’ensemble.

D’un échec en 2017 à une candidature repensée

La démarche actuelle n’est pas née d’hier. Une première tentative avait déjà été lancée pour faire inscrire Hanyangdoseong seule, sans Bukhansanseong ni Tangchundaesong. Cette approche, centrée sur la muraille principale, n’a pas convaincu les organes consultatifs de l’Unesco lors d’une évaluation en 2017. Les experts avaient reconnu l’intérêt du site, mais pointé un problème : difficile de comprendre la logique complète du système défensif en se limitant à une seule pièce du puzzle.

Depuis, les autorités coréennes ont changé de stratégie. Plutôt que de pousser une muraille isolée, elles ont conçu une candidature sérielle, qui englobe les trois fortifications en un ensemble cohérent baptisé « Capital Fortifications of Hanyang ». Cette approche parle davantage aux évaluateurs, habitués à examiner des systèmes complets – canaux, routes, paysages culturels – plutôt que des monuments pris un à un. En rassemblant ville basse, forteresse de montagne et mur défensif intermédiaire, Séoul montre enfin la globalité de son dispositif.

Le Korea Heritage Service, équivalent coréen d’une agence nationale du patrimoine, a donc repris le dossier ligne par ligne. Nouvelles cartes, nouvelles études comparatives, nouvelles analyses sur la façon dont ces murs dialoguent avec les montagnes environnantes : l’objectif est clair, prouver que ce système de défense de capitale n’a pas d’équivalent exact ailleurs, ni en Asie de l’Est ni dans le reste du monde. Les échanges avec le Conseil international des monuments et des sites (ICOMOS), l’organe d’expertise de l’Unesco, ont permis de corriger le tir avant même le dépôt final.

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Résultat : lors d’une évaluation préliminaire, l’ICOMOS a déjà estimé que les fortifications de la capitale possédaient un potentiel sérieux pour répondre aux critères de sélection. Ce n’est pas encore un feu vert, mais c’est un signal : le dossier n’est plus un long monologue coréen, c’est une conversation structurée avec les experts internationaux. Dans le langage feutré des institutions, cette reconnaissance du « potentiel d’inscription » vaut encouragement à aller plus loin.

Comment se déroule vraiment une inscription à l’Unesco

Derrière le storytelling patrimonial, la procédure est tout sauf romantique. Pour qu’un site soit inscrit, il doit d’abord figurer sur la liste indicative du pays, sorte de pré-sélection nationale. C’est le cas des fortifications de Hanyang depuis 2012. Ensuite, vient le temps des études, des consultations locales, des arbitrages budgétaires, jusqu’au dépôt d’un dossier officiel auprès du Centre du patrimoine mondial. Ce document, épais de plusieurs centaines de pages, détaille l’histoire du site, son état de conservation, la gestion future, les risques et les engagements de l’État.

Une fois le dossier jugé recevable, il est transmis à l’ICOMOS, qui envoie des experts de terrain examiner le site. Ils vérifient ce qui se cache derrière les belles photos : qualité des restaurations, pression immobilière, intégration dans la ville, participation des habitants. Leur rapport, confidentiel, sert ensuite de base de discussion au Comité du patrimoine mondial, l’instance qui tranche. Dans le cas d’Hanyang, la décision est attendue lors d’une session prévue en juillet 2027, si le calendrier ne dérape pas.

Pour visualiser ce calendrier, on peut résumer les grandes étapes du dossier coréen dans un tableau simple :

Étape du dossierDate / périodeActeur principalCommentaire clé
Inscription sur la liste indicative nationale2012Gouvernement coréenLes fortifications de Hanyang rejoignent la liste de réserve de la Corée.
Première candidature centrée sur HanyangdoseongJusqu’en 2017Autorités patrimonialesProjet focalisé sur une seule muraille, finalement jugé insuffisant.
Refonte en série « Capital Fortifications of Hanyang »2021-2024Korea Heritage Service & SéoulIntégration de Bukhansanseong et Tangchundaesong dans le dossier.
Évaluation préliminaire positive de l’ICOMOS2024-2025 (pré-avis)ICOMOSReconnaissance du potentiel d’inscription du site sériel.
Dépôt formel du dossier complet à l’Unesco2026 (objectif)Korea Heritage ServiceTransmission officielle au Centre du patrimoine mondial.
Décision du Comité du patrimoine mondialJuillet 2027 (prévu)Comité du patrimoine mondial (Unesco)Le site peut être inscrit, différé ou renvoyé pour révision.

Pour la Corée du Sud, l’enjeu n’est pas seulement d’ajouter une ligne à la liste. Chaque inscription implique des obligations de gestion à long terme : encadrer les travaux, limiter les constructions destructrices, organiser le tourisme, financer la restauration. Dans une métropole dense comme Séoul, où le foncier se compte en milliers d’euros par m², promettre de protéger des kilomètres de remparts n’est pas un engagement anodin.

Ce que gagneraient Séoul et ses habitants

Vu de loin, on pourrait croire que l’Unesco ne change rien à la vie quotidienne des habitants. En réalité, un label de patrimoine mondial agit comme un amplificateur. Il attire davantage de touristes, évidemment, mais il impose aussi une forme de discipline aux décideurs : impossible de raser une porte historique pour élargir une bretelle d’autoroute sans déclencher un tollé international. Pour Séoul, c’est un moyen de mettre noir sur blanc que ces remparts ne sont pas un décor secondaire, mais un axe structurant de l’identité urbaine.

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Pour les riverains, la reconnaissance peut parfois rimer avec contraintes supplémentaires – règles d’urbanisme plus strictes, limitations sur la hauteur des immeubles, procédures plus lourdes pour les travaux. Mais elle peut également générer des bénéfices économiques directs : ouverture de cafés, de pensions, de petites entreprises liées au tourisme culturel, valorisation du foncier quand la demande explose. L’enjeu pour la ville sera d’éviter le piège de la gentrification brutale, qui chasserait les habitants historiques au profit de résidences de standing.

À l’échelle nationale, l’inscription renforcerait la position de la Corée dans le club des pays qui misent sur le soft power patrimonial. Le pays a déjà montré qu’il savait utiliser ses dramas, sa musique et sa cuisine pour façonner son image à l’étranger. Ajouter à ce cocktail des remparts séculaires reconnus par l’Unesco, c’est renvoyer l’idée d’un État capable de dialoguer avec le passé autant qu’avec le futur. Une façon de rappeler que sous les néons de Gangnam, il y a des couches d’histoire bien plus anciennes que les gratte-ciel en verre.

Marcher sur les murailles : une autre façon de visiter la ville

Ce dossier n’intéresse pas que les diplomates : il touche aussi tous ceux qui visitent Séoul pour quelques jours. Depuis plusieurs années, la ville a transformé certaines portions d’Hanyangdoseong en véritables promenades panoramiques, où l’on peut marcher sur les traces des soldats Joseon en surplombant les toits modernes. Au lever du jour ou à la tombée de la nuit, ces sentiers offrent des vues spectaculaires sur la vallée urbaine, bien loin de l’image d’une capitale uniquement verticale et hyper-moderne.

Pour les voyageurs, l’inscription à l’Unesco servirait de balise claire : dans un océan de contenus touristiques, le label fonctionne comme un raccourci visuel. On ne sait pas toujours quoi visiter dans une mégalopole de près de 10 millions d’habitants, mais on sait instinctivement reconnaître le logo brun et blanc du patrimoine mondial. Couplée à une meilleure signalétique sur place, cette reconnaissance pourrait structurer des parcours plus lisibles : boucle nord par Bukhansanseong, passage par Tangchundaesong, retour vers les portes restaurées d’Hanyangdoseong.

Les autorités locales y voient aussi un levier pour désengorger les spots les plus saturés, comme les quartiers commerçants ou certains palais royaux. En incitant les visiteurs à se répartir le long des remparts, la ville peut lisser les flux, enrichir l’offre de tourisme de randonnée urbaine et prolonger la durée moyenne de séjour. Le pari est simple : transformer des murs que l’on traversait sans les voir en colonne vertébrale d’un autre récit sur Séoul, plus lent, plus contemplatif, mais tout aussi photogénique.

Préserver des pierres vivantes dans une mégalopole

Reste une question plus inconfortable : comment protéger durablement des fortifications anciennes dans une ville qui continue à se densifier, à creuser des tunnels, à construire des tours ? Les dernières décennies ont montré que la tentation de sacrifier le patrimoine au profit des infrastructures modernes reste forte, en Corée comme ailleurs. Certaines sections d’Hanyangdoseong ont disparu lors de travaux routiers, d’autres se retrouvent coincées entre un échangeur et un immeuble de bureaux.

Le dossier Unesco oblige à regarder ces cicatrices en face. Pour continuer à avancer, la Corée doit prouver qu’elle dispose d’un plan de gestion crédible : budget dédié, coordination entre la ville, le gouvernement central et les collectivités voisines, règles claires pour les nouvelles constructions, restauration respectueuse des matériaux d’origine. L’idée n’est pas de figer les remparts dans une vitrine, mais de les intégrer à une ville vivante, avec des habitants, des commerces et des chantiers.

Plus largement, cette candidature pose une question que beaucoup de métropoles devront se poser : jusqu’où est-on prêt à aller pour conserver des traces matérielles du passé, alors que la pression foncière pousse à construire plus haut, plus dense, plus vite ? Séoul tente ici une réponse nuancée : accepter que certains tronçons de muraille aient disparu pour toujours, mais sanctuariser ce qui peut l’être, restaurer ce qui a été abîmé, raconter honnêtement les destructions passées.

Au fond, cette bataille pour des pierres anciennes dépasse largement le cercle des spécialistes. Elle touche à la façon dont une société se représente elle-même, à l’intérieur comme à l’extérieur. Si les fortifications de la capitale rejoignent la liste du patrimoine mondial, la Corée du Sud ne gagnera pas seulement un logo sur ses brochures touristiques ; elle imposera l’idée que même au cœur d’une mégalopole ultramoderne, la mémoire a encore droit de cité, gravée dans la roche autant que dans les esprits.

Nicolas Derit
Nicolas Derithttps://www.koreanzone.fr
Bonjour ! Je m'appelle Nicolas Derit et je suis passionné par la Corée depuis mon plus jeune âge. Fasciné par sa riche culture et sa langue envoûtante, j'ai décidé de créer ce site pour partager avec vous tout ce que je sais et continue d'apprendre sur ce pays fascinant. Sur ce blog, vous trouverez des informations détaillées sur la Corée, mais aussi un répertoire complet des boutiques, événements, et associations coréennes en France. Mon objectif ? Faire briller la Corée en France et construire un pont entre ces deux cultures que j'aime tant. Rejoignez-moi dans cette aventure culturelle et découvrons ensemble la beauté de la Corée française !

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